Ulysse is back

Thibault et Pénélope 2
Photo/Composition/Gilles Dallière

C’est la dernière image de ces yeux-là. Je l’ai recomposée dans un insolent vacarme géométrique accroché à la couleur de son regard. Je l’ai embarquée sur les rimes homériques belles comme des fleurs oubliées. Dans l’Odyssée, à son retour, Ulysse raconte tout à Pénélope. « Chérie, pardon, je suis en retard, mais j’ai été retenu par un cyclope, une magicienne m’a sauté dessus, je suis descendu aux Enfers et des sirènes m’ont envoûtées sur l’île du soleil. » Pendant tout ce temps, Pénélope a prétendu attendre d’avoir achevé son ouvrage pour choisir un autre époux, mais elle détricotait la toile chaque nuit, silencieusement, dans son palais… Vingt ans ont passé…
« Écoutez-moi, superbes prétendants, vous qui avez fondu, pour y boire et manger sans frein, sur la demeure d’un homme absent depuis longtemps, et qui ne pouvez pas donner d’autre prétexte à vos actions que le désir de m’épouser et de m’avoir pour femme ! Prenez courage, prétendants, car voici votre épreuve : je vous présente le grand arc d’Ulysse… »
(Odyssée, XXI, 68-74).
Voilà comment Pénélope, aidée par son fils Télémaque, remet en selle sur la croupe de la vie le retour du héros.

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Gueule d’ange

Thibault, perspective, Paris, gildalliere, mars 2019
Photo/Gilles Dallière

Un portrait, c’est une rencontre et un défi à remporter sur la vérité et ce qui importe, c’est de voir l’image avant de la faire, rester ouvert et surtout savoir ce qu’on a envie de raconter avec la photo qu’on est sur le point de prendre. Avant de plier mon matériel, nous tenons tous les deux à faire un dernier cliché. Je veux le voir tel qu’il est. Je veux que dans ce décor qui s’est mis en scène, son corps et son visage occupent l’espace. La désaturation des couleurs et la lumière indirecte révèlent l’importance de l’ombre. Elle souligne les creux, elle s’attache aux pores de la peau…Avec une certaine pudeur, Thibault s’est appuyé sur la fonte de l’applique laissant filtrer dans ses yeux quelque chose de mystérieux, une timidité imprévue. J’ai attendu qu’il révèle son « être » face à l’objectif, qu’il laisse tomber son masque. Et là la lumière s’est mise à illuminer pleinement les formes de sa pensée.

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Close-up

Thibault, portrait, yeux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière

Je ne suis pas de ces photographes qui prennent des photos au hasard. Ce sont les thèmes, les envies, qui me poussent à sortir mon Leica. J’ai été très impressionné par le jeu de ton regard et j’ai trouvé important de retranscrire l’énergie qui s’en dégage. Je t’ai pensé en noir et blanc, mais tu es venu avec un bouquet de couleurs poser tes yeux sur cet après-midi de printemps. Bleu, ciel gris, je les ai assortis à la couleur du mur. Je me suis rapproché, j’ai raccourci la distance qui nous séparait, le regard fixe et pénétrant, tu as capté la lumière ivre répandue. Le voile des illusions a adouci les bruits de ta fatigue nocturne et en clignant tes yeux, tu es resté là, longtemps, puissant et mystérieux, à étaler tes bleus aux clartés éternelles sur le ciel gris de mon objectif.

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Point de vue

Thomas Schütte, Monnaie de Paris, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière

À l’étage du 11 Conti Monnaie de Paris, en plein milieu de la salle Dupré, j’entre dans la « Kristall II » de Thomas Schütte. J’y pénètre pour voir, tout en observant les points de vue choisis par l’artiste allemand sur la toile marouflée du plafond peint par Jean-Joseph Weerts en 1892. Les flammes du crépuscule s’évanouissent dans les ors des moulures. Le lustre en cristal trace un sentier fictif entre la toile et les planches de bois clair serties de cuivre. C’est comme la scène d’un théâtre quelques secondes avant le lever de rideau. Tout au long de la visite, la céramique, la cire, le dessin, la peinture, l’architecture, participent d’un mouvement incessant qui absorbe et renouvelle les problématiques et les formes des matériaux les plus traditionnels aux techniques les plus pointues, de la maquette à l’architecture grandeur nature, de la miniature à la sculpture monumentale.

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Les strates de merveilleux

Pushkar, le marché, Inde, gildalliere, 2004
Photo/Gilles Dallière

C’est pour ces photos que j’ai compliqué ma vie pendant quatorze ans. Ce voyage, n’était-il pas si gorgé de supercherie qu’aucune vérité n’en pourra jamais prendre forme ?
N’y aurais-je trouvé que moi, cet impossible moi cherchant un équilibre ?
Je me hâte sans but, je traverse par les sentiers aériens du temps la place du marché de Pushkar. C’est un bazar où l’on flâne à l’écoute de ce que le village sacré nous veut de bon, à la recherche de la vraie vie. À cette heure les oiseaux rusent avec leurs ombres sur l’eau grise du lac balisé par des temples multicolores. Il y a une caravane de dromadaires, des strates de magie, des nuées et de la poussière de merveilleux. Je suis perdu au milieu d’un paysage sans bornes de champs comme des cuirs tannés tendus sur des ondulations de terre mauves, jaunes, roses et bleues. Un paysage dont l’enivrante répétition des mesures conspire à vous essorer l’âme. Là est le merveilleux.

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L’usage du monde

Palais du Maharaja de Bénares, india, gildalliere, 2008
Photo/Gilles Dallière

Le long du Gange, dans ce palais ocre rouge, piqué de deux ou trois renflements de faïences bleues, c’est un matin comme tous les autres, un matin de mars. Hypnotisé par cette vibration rageuse, je suis ébloui par la fraîche pâleur des eaux sacrées. Ils sont là comme des oiseaux danseurs, ils viennent dépeupler le ciel de ses étoiles sur la géométrie poétique des ghats. C’est le moment où l’on perd pied, où la parole, soulevée par le fleuve devient prière. Ils viennent bien du pays où les couleurs ont cette couleur, celle dont la vie est si bien réglée que chaque jour ils peuvent consacrer quelque temps à leurs dieux.

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Ombres brûlantes

Jeux d'eau, Nice, gildalliere, 2016
Photo/Gilles Dallière

Je fais surgir de cet espace libre, sans règles, presque sauvage, des corps obscurs, créant une parfaite géométrie. Des ombres brûlantes, en groupes compacts et en mouvement ou arrêtées dans la contemplation de leurs jeux d’eau. Les silhouettes se détachent sur la vapeur blanche où se reflètent les rayons du soleil. Dans ce magnifique désordre de gens, il reste de l’ombre, des sentiments variés, de l’amour et de la peur. Il reste le cri des enfants pour éclairer les dos penchés, les visages brumeux, les formes qui se superposent dans une histoire de noirs et de blancs. Au fond, l’extraordinaire est bien réel…

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