Respirer

Les roches noires, Trouville, gildalliere, 2017
Photo/Gilles Dallière/Les Roches Noires/Trouville-sur-mer

Les Roches Noires sont toujours un voyage, pour quiconque approche ce bâtiment qui reste ensorcelé par la présence de Proust, chambre 101, et celle de Marguerite Duras, chambre 105. Dans ces corridors mystérieux et déserts, scintille une lumière tamisée comme un appel à s’égarer. Le vent souffle à travers les fenêtres usées de la cage d’escalier donnant sans répit sur la mer immense. Se poser au vent des embruns, sentir son souffle qui caresse mon âme. Respirer.

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Respirer

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La porte dessinée.

Essaouira, HLD, gildalliere, 2008
Photo/Gilles Dallière/Essaouira/Hervé le Douarec

L’art compte dans la vie de cet homme. Lui-même n’est qu’un miroir, pure surface réfléchissante, en quête d’un reflet supérieur. Le reflet change d’une semaine à l’autre, d’un mois au suivant. Le couloir est vide. La porte est dessinée. Les murs n’ont pas gardé la voix des objets. L’homme assemble les débris du miroir qui s’obstine à multiplier le même mur. Qu’importe si l’envers n’est pas conforme à l’endroit. Les objets recomposés répètent le même bruit fêlé quand ils n’ont rien à se reprocher.

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La porte dessinée.

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L’enfilade

Essaouira,HL, gildalliere, 2008
Photo/Gilles Dallière/Hervé le Douarec/Essaouira/Maroc

Arrivé à l’étage, plongé dans l’obscurité, j’ai pris la décision d’entrer de force dans n’importe quelle chambre et d’occuper la première que je trouve vide. Je suis resté dans le couloir, devant l’enfilade des portes, de part et d’autres séparées par des espaces assez larges. Elles sont toutes pareilles : grises, d’un gris bleuté, larges, symétriques, ouvertes et bien propres. Et tandis que je regarde le couloir, je cherche désespérément un signe, une trace, une référence qui pourrait être au moins un point d’orientation pour comprendre où je suis. Mais rien.

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L’enfilade

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Souveraine

Passage, HL, Essaouira, gildalliere, 2008
Photo/Gilles Dallière/Essaouira

Je suis resté longtemps immobile, au frais, dans la salle du théâtre de l’Atelier face au décor de la cuisine. À la fois hébété et silencieux. Dans l’ombre du premier plan, une vie défile à toute allure devant mes yeux. La vie de Mademoiselle Julie, une pièce écrite par August Strindberg. Anna Mouglalis apporte une sensualité bouleversante à ce personnage soudain déclassé, errant dans les vertiges du sexe comme de la culpabilité. J’ai écouté cette voix noire qui traîne dans des graves infinis, rauque et caverneuse. Elle est là, à balancer cette beauté tragique qui fait peur et ce goût excentrique des excès jusqu’à la mort.

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Souveraine

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être seul

Nature morte, AdeV, gildalliere, Paris, 2008
Photo/Gilles Dallière/chez Antoine de Vilmorin/Paris

La lumière est laiteuse. Divers objets, un vase à l’émail fendu, trois fleurs fanées, un livre, posent au centre de la table. Sur la beauté d’un parquet oublié, une photo perdue aux yeux du monde reste muette, protégée derrière le petit tabouret oriental. Sur la patine du temps qui passe, l’enfant photographié se vide la tête, aspire l’air du large, se grise de solitude, debout sur le rivage, face au vent, campé sur ses deux jambes. Je parle de souffle, d’un besoin d’oxygène. Je pense à la respiration de l’âme, à cet appel qui m’attire ailleurs, loin, très loin des autres, loin de ma vie avec les autres, pour être un moment seul.

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Madame est servie.

Verrière, Jacquemart Andr, gildallière, 2019
Photo/Gilles Dallière/Musée Jaquemart-André/Paris

Nous sommes sous Napoléon III. La salle est haute, agréable, bien éclairée. Pavée de marbre, aux murs revêtus de miroirs, elle donne accès au très étonnant escalier à double révolution. Les sculptures qui la décorent en font une galerie d’antiques. Madame Jacquemart-André reçoit. Tout est bien servi. Elle est en robe de soie couleur souris-qui-trotte, un peu montante. Ces messieurs sont en habit noir, en cravate blanche, et montrent une fleur à la boutonnière. Le dîner est simple : deux potages, trois entrées, trois rôtis, trois entremets, des vins irréprochables, une demi-douzaine de plats divers, puis le dessert. Le dîner est brillant, et la joie des convives est à son comble quand on sert le nougat. Vers les neuf heures de la soirée, chaque invité, en remuant discrètement le sucre dans sa tasse de café, se tourne vers son voisin. Tous les sourcils sont haussés et les yeux ont cette expression atone propre aux personnes qui, après un banquet, vont émettre une opinion : quelle belle verrière !

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Madame est servie.

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Le geste architectural

Escalier, musée Jacquemard André, gildalliere, Paris, 2019
Photo/Gilles Dallière/Escalier/Musée Jacquemart André/Paris

Mon travail photographique accorde une large place aux escaliers. On ne photographie rien par hasard. Je poursuis ce qui me hante, m’obsède, me traverse, me déchire. Rien d’autre. Question de point de vue. La prouesse architecturale de cet hôtel particulier est son escalier monumental, curieusement rejeté en fin des appartements alors qu’on l’attendrait au centre de la construction. La lumière du matin perce le chat de marbre sculpté. C’est comme une vérité qui se dérobe. La beauté du geste architectural. La perfection des courbes. La pureté de la matière. Rien d’autre qu’une autre vision, les yeux prêts pour la photo suivante.

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Le geste architectural

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Bleu acier

Le portillon des Hirondelles, Andrézieux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Les Hirondelles/Andrézieux-Bouthéon

Aux Hirondelles, je choisis un arbre dans le parc, le séquoia où le cèdre bleu dont l’ombre me paraît suffisamment dense, et je m’assois. Le parc est vaste. Face à la terrasse, en contre-bas, la grande pelouse court jusqu’au bout d’une allé de platanes qui délimite un terrain qui descend sur la Loire. À ma droite, les bosquets étalés où arrondis des rhododendrons masquent les serres. À la nuit tombante, mon père rentre de l’usine. Au portillon de la villa la cloche sonne pour me faire rentrer. Il m’accueille à sa manière, maman à la migraine, et il parle peu. À longueur de journée, on remue toutes sortes de pensées, on en fait le tour et interminablement, on recommence, car les pensées ne se laissent jamais tout à fait pénétrer. Ce mutisme des choses, des raisons profondes des choses, conduit au silence, mais il suffit que ces choses aient été évoquées et leur impénétrabilité reconnue, il en demeure un reflet dans les yeux. En regardant ma mère monter dans sa chambre, le regard bleu acier de mon père est singulièrement perçant, lorsqu’il se pose, de fait, il se pose peu, il demeure tout fixé sur ce rêve intérieur poursuivi sans fin dans son usine.

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Dimanche soir

Gare d'Andrezieux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Gare d’Andrézieux

Dimanche soir, j’ai dix ans, je suis en vérité sur le chemin de l’école, pensionnaire chez les jésuite à Saint-Chamond. Mon père m’accompagne, mais sa présence même, sa tendresse même, et davantage encore maintenant qu’il me tient la main, m’enlève le peu de courage qu’il me reste. Je n’irais pas plus loin, dit-il. Nous allons nous dire adieu ici, tu es un grand garçon maintenant et je vais te laisser aller seul. Sois un homme ! Les frères, là-bas, s’occuperont de toi. Et travaille bien. Vois-tu, je n’ai pas eu un père comme toi qui veillait sur moi ; au moins, ne l’ai-je pas eu très longtemps : à 14 ans, j’étais orphelin, et j’ai dû faire seul mon chemin. Ma mère m’a confié à mon oncle et j’ai beaucoup travaillé pour en arriver là. Tu dois saisir ta chance, je ne te demande rien de plus. Il m’embrasse sur le chemin des Hirondelles, à l’angle de la rue de la Loire et de l’avenue Martouret et je poursuis ma route vers la gare d’Andrézieux, historiquement connue pour être le terminus de la première ligne de chemin de fer en France, et jamais je n’ai été si seul. J’ai saisi ma chance, mais je ne sors plus le dimanche soir.

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Dimanche soir

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Le vertige

Ombre et lumière, Andrezieux, gildalliere, 2019.
Photo/Gilles Dallière/Hôtel Best western/Andrezieux-Bouthéon

Andrézieux-Bouthéon. Trois ans déjà se sont écoulés depuis ce matin nuageux et venteux où j’ai enterré mon père. Face à la fenêtre, je me suis assis sur le lit de ma chambre d’hôtel. Il fait beau. L’idée d’aller seul me recueillir au fond de mes souvenirs est devenu une évidence. Ce village a vu naître les toutes premières images de mon enfance. C’est comme un rendez-vous. Depuis, en France on a voté pour le rassemblement national. On va donc se prendre la tête sur le problème des migrants, de la solidarité, du climat, de la fraude fiscale, du chômage, de la technocratie, des frontières, du Brexit, des libertés, de la culture, des lobbys, du glyphosate, de Macron, et du nationalisme en Europe. Mais le pire de ce week-end, c’est cet e-mail reçu de mon frère. J’ai éprouvé à sa lecture cette sorte d’assombrissement mental désensibilisant que suscite le spectacle d’une intelligence anémiée, repliée sur elle-même, emmurée dans une réclusion absolue. Il y a quelque chose de morbide dans ce « je » obsessif, et cette surabondance de mots stériles m’a donné le vertige.

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Le vertige

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