Bleu acier

Le portillon des Hirondelles, Andrézieux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Les Hirondelles/Andrézieux-Bouthéon

Aux Hirondelles, je choisis un arbre dans le parc, le séquoia où le cèdre bleu dont l’ombre me paraît suffisamment dense, et je m’assois. Le parc est vaste. Face à la terrasse, en contre-bas, la grande pelouse court jusqu’au bout d’une allé de platanes qui délimite un terrain qui descend sur la Loire. À ma droite, les bosquets étalés où arrondis des rhododendrons masquent les serres. À la nuit tombante, mon père rentre de l’usine. Au portillon de la villa la cloche sonne pour me faire rentrer. Il m’accueille à sa manière, maman à la migraine, et il parle peu. À longueur de journée, on remue toutes sortes de pensées, on en fait le tour et interminablement, on recommence, car les pensées ne se laissent jamais tout à fait pénétrer. Ce mutisme des choses, des raisons profondes des choses, conduit au silence, mais il suffit que ces choses aient été évoquées et leur impénétrabilité reconnue, il en demeure un reflet dans les yeux. En regardant ma mère monter dans sa chambre, le regard bleu acier de mon père est singulièrement perçant, lorsqu’il se pose, de fait, il se pose peu, il demeure tout fixé sur ce rêve intérieur poursuivi sans fin dans son usine.

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Dimanche soir

Gare d'Andrezieux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Gare d’Andrézieux

Dimanche soir, j’ai dix ans, je suis en vérité sur le chemin de l’école, pensionnaire chez les jésuite à Saint-Chamond. Mon père m’accompagne, mais sa présence même, sa tendresse même, et davantage encore maintenant qu’il me tient la main, m’enlève le peu de courage qu’il me reste. Je n’irais pas plus loin, dit-il. Nous allons nous dire adieu ici, tu es un grand garçon maintenant et je vais te laisser aller seul. Sois un homme ! Les frères, là-bas, s’occuperont de toi. Et travaille bien. Vois-tu, je n’ai pas eu un père comme toi qui veillait sur moi ; au moins, ne l’ai-je pas eu très longtemps : à 14 ans, j’étais orphelin, et j’ai dû faire seul mon chemin. Ma mère m’a confié à mon oncle et j’ai beaucoup travaillé pour en arriver là. Tu dois saisir ta chance, je ne te demande rien de plus. Il m’embrasse sur le chemin des Hirondelles, à l’angle de la rue de la Loire et de l’avenue Martouret et je poursuis ma route vers la gare d’Andrézieux, historiquement connue pour être le terminus de la première ligne de chemin de fer en France, et jamais je n’ai été si seul. J’ai saisi ma chance, mais je ne sors plus le dimanche soir.

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Dimanche soir

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Le vertige

Ombre et lumière, Andrezieux, gildalliere, 2019.
Photo/Gilles Dallière/Hôtel Best western/Andrezieux-Bouthéon

Andrézieux-Bouthéon. Trois ans déjà se sont écoulés depuis ce matin nuageux et venteux où j’ai enterré mon père. Face à la fenêtre, je me suis assis sur le lit de ma chambre d’hôtel. Il fait beau. L’idée d’aller seul me recueillir au fond de mes souvenirs est devenu une évidence. Ce village a vu naître les toutes premières images de mon enfance. C’est comme un rendez-vous. Depuis, en France on a voté pour le rassemblement national. On va donc se prendre la tête sur le problème des migrants, de la solidarité, du climat, de la fraude fiscale, du chômage, de la technocratie, des frontières, du Brexit, des libertés, de la culture, des lobbys, du glyphosate, de Macron, et du nationalisme en Europe. Mais le pire de ce week-end, c’est cet e-mail reçu de mon frère. J’ai éprouvé à sa lecture cette sorte d’assombrissement mental désensibilisant que suscite le spectacle d’une intelligence anémiée, repliée sur elle-même, emmurée dans une réclusion absolue. Il y a quelque chose de morbide dans ce « je » obsessif, et cette surabondance de mots stériles m’a donné le vertige.

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Le vertige

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L’épure

Hôtel Salé, Paris, gildalliere, 2019-2.
Photo/Gilles Dallière/Musée Picasso/Paris

Je définis ma relation à la photographie comme relevant d’une expérience : expérience de la marche, expérience de l’espace. Le cadrage crée l’espace. Il crée l’espace nécessaire pour révéler la fragilité et la richesse de la surface sensible : la main courante. La lumière s’y accroche, s’y faufile, s’y glisse, traverse où se heurte à la surface de l’architecture. Une recherche de l’épure et de la composition. Un monochrome noir qui révèle une observation attentive d’un intérieur urbain. J’ai fait surgir le blanc, c’est à dire la lumière.

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Paysage urbain

Paysage urbain, Andrezieux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Château d’eau/Andrezieux-Bouthéon

Je suis passionné par les lignes que je peux tirer d’un bâtiment urbain. J’aime la mise en valeur des découpes subtiles par les ombres, les répétitions rythmées des formes et l’élan dynamique des fuites architecturales. Dressé sur une terre lointaine, le Château d’eau renvoie tout à ce qui est archaïque et éphémère. Les murs se dressent vers nul pars, les courbes débouchent sur le vide et les perspectives se mettent au service d’une rigueur contemplative.

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Je suis toi

Eglise protestante, marais, Paris, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Temple/Paris

Je suis resté longtemps immobile dans ce temple, recueilli, hébété par l’épure, silencieux devant cette clarté extraordinaire. Mais vide…Mon corps est froid, l’extrémité de mes doigts, glacée. Mon manteau n’a pas quitté mes épaules et ma vie défile à toute allure devant mes yeux. Et d’abord, ce n’est pas la mienne mais celle d’un autre…J.D.B…Je vois tout ce que tu as vu, pensé, crée, je vois ton renoncement face à la maladie, ta solitude face à ton choix, ta mort. L’espace de cet instant, je suis toi.

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Je suis toi

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Autoportrait

Mon Portrait, Italie, Milan, Sawaya&Moroni, 2008.
Photo/Francis Amiand/Gilles Dallière/Milan

C’est bien moi, j’ai laissé ma chaise devant la porte d’entrée, mais la sensation d’un vertige noir persistera jusqu’au milieu de la matinée.
Que pensez-vous de l’affaire Vincent Lambert ?
Que pensez-vous de cette tempête médiatique et judiciaire ?
Si la porte se refermait sur ma vie, j’aimerais qu’on m’aide à la franchir sans souffrir.
Que pensez-vous de toutes ces agressions anti-LGBT ?
Du Brexit, du naufrage de l’Europe ?
Plus le scrutin approche, plus les sondages d’opinion radotent, et l’élection se jouera, comme la présidentielle de 2017, entre la République en marche et le Rassemblement national.
Et je ne parle pas des gilets jaunes.
Aujourd’hui on boboïse, on cyberharcèle, on infox, oui ce sont les nouveaux mots qui entrent dans le Petit Robert 2020.
Dans ce monde d’excès jusqu’à l’absurde, où on déconne plein pot, je promène mon regard sur ce trait de lumière qui frappe furtivement la couronne de cristal rouge de l’obélisque. Le lieu rayonne d’une solitude essentielle. J’ai toujours eu le plus grand mal à fonctionner dans cette société. Les diplômes, les discours, mon travail de journaliste, l’importance de serrer les bonnes mains, de gagner toujours plus, je veux dire, toute cette frénésie pour pouvoir s’offrir quoi au juste ?
Le vrai luxe c’est la liberté.

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La solitude

Entrée, Sawaya Moroni, Milan, 2008
Photo/Gilles Dallière/Milan/Sawaya&Moroni/Chaise Ollwood/William Sawaya

Lorsqu’on habite depuis longtemps dans un immense appartement, en retrait de la société, dans l’ampleur retrouvée de sa propre vie, on devient peu à peu conscient de la présence d’un autre solitaire, d’une solitude identique à la sienne, quelque part, en marge du monde et de la foule. Je me souviens encore de la stupeur qui m’a saisi dans le noir en voyant cette chaise, posée là, seule, perdue devant la porte d’entrée grande ouverte. Pourquoi cette chaise ?
Pourquoi utilise t’elle cette lumière pour donner voix à ma propre nuit?
Je suis resté là, dans le noir, seul avec la chaise et je me suis laissé subjuguer par un tourbillon d’images et de souvenirs.

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Les clés du décor

Escalier d'Honneur de l'hôtel de la Monnaie, gildalliere, Paris, 2018
Photo/Gilles Dallière/Hôtel de la Monnaie/Escalier d’honneur/11 quai de Conti

Faisant montre d’un dessin tout à la fois sobre et savant, les balustrades du plus bel escalier de Paris espacent leurs motifs de minces socles ornés de couronnes de laurier. Le motif en frise, et celui venant orner les sous-pentes des volées de marches témoignent des formes géométriques, et surtout de la sobriété du « goût à la grecque » à la pointe des évolutions stylistiques du XVIIIe siècle. Le sol en damiers, à la fois patinoire et tremplin, plante le décor. Partout des colonnes et un ciel peint en trompe-l’œil et au sommet une fenêtre sur le temps. L’espace est pur et rigoureux, sans aucune transparence aux états du dehors : la pluie.

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C’est le plus bel escalier de Paris

Plafond de l'escalier de l'hôtel de la Monnaie, gildalliere, Paris, 2019
Photo/Gilles Dallière/Escalier d’Honneur/11 quai de Conti/Monnaie de Paris

Quoi qu’on dise, c’est le plus bel escalier de Paris. On loue l’extrême qualité de l’exécution, l’érudition et l’élégance du style du règne de Louis XIV. Unanimement perçu par la critique comme l’un des plus beaux morceaux du nouveau bâtiment de Jacques-Denis Antoine, l’escalier d’Honneur de la Monnaie de Paris ne cesse d’étonner par une ampleur et un raffinement qui, en son temps le laissaient sans équivalent. Occupant un volume d’une hauteur égale à celle d’un immeuble de six étages, il déploie noblement quelques quarante degrés qui, du niveau du vestibule aux colonnes doriques, mènent au piano nobile et aux enfilades de salons du palais. Lui-même inscrit dans un péristyle de colonnes ioniques, couvert d’une coupole percée d’un jour central et décorée d’un décor en trompe-l’œil, œuvre de Jean-Jacques Forty, l’escalier concrétise du fait de la richesse de son décor, un désir d’architecte qui ne pouvait se réaliser que dans le cadre d’une commande royale.

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C’est le plus bel escalier de Paris

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