L’enfilade

Essaouira,HL, gildalliere, 2008
Photo/Gilles Dallière/Hervé le Douarec/Essaouira/Maroc

Arrivé à l’étage, plongé dans l’obscurité, j’ai pris la décision d’entrer de force dans n’importe quelle chambre et d’occuper la première que je trouve vide. Je suis resté dans le couloir, devant l’enfilade des portes, de part et d’autres séparées par des espaces assez larges. Elles sont toutes pareilles : grises, d’un gris bleuté, larges, symétriques, ouvertes et bien propres. Et tandis que je regarde le couloir, je cherche désespérément un signe, une trace, une référence qui pourrait être au moins un point d’orientation pour comprendre où je suis. Mais rien.

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L’enfilade

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être seul

Nature morte, AdeV, gildalliere, Paris, 2008
Photo/Gilles Dallière/chez Antoine de Vilmorin/Paris

La lumière est laiteuse. Divers objets, un vase à l’émail fendu, trois fleurs fanées, un livre, posent au centre de la table. Sur la beauté d’un parquet oublié, une photo perdue aux yeux du monde reste muette, protégée derrière le petit tabouret oriental. Sur la patine du temps qui passe, l’enfant photographié se vide la tête, aspire l’air du large, se grise de solitude, debout sur le rivage, face au vent, campé sur ses deux jambes. Je parle de souffle, d’un besoin d’oxygène. Je pense à la respiration de l’âme, à cet appel qui m’attire ailleurs, loin, très loin des autres, loin de ma vie avec les autres, pour être un moment seul.

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être seul

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Madame est servie.

Verrière, Jacquemart Andr, gildallière, 2019
Photo/Gilles Dallière/Musée Jaquemart-André/Paris

Nous sommes sous Napoléon III. La salle est haute, agréable, bien éclairée. Pavée de marbre, aux murs revêtus de miroirs, elle donne accès au très étonnant escalier à double révolution. Les sculptures qui la décorent en font une galerie d’antiques. Madame Jacquemart-André reçoit. Tout est bien servi. Elle est en robe de soie couleur souris-qui-trotte, un peu montante. Ces messieurs sont en habit noir, en cravate blanche, et montrent une fleur à la boutonnière. Le dîner est simple : deux potages, trois entrées, trois rôtis, trois entremets, des vins irréprochables, une demi-douzaine de plats divers, puis le dessert. Le dîner est brillant, et la joie des convives est à son comble quand on sert le nougat. Vers les neuf heures de la soirée, chaque invité, en remuant discrètement le sucre dans sa tasse de café, se tourne vers son voisin. Tous les sourcils sont haussés et les yeux ont cette expression atone propre aux personnes qui, après un banquet, vont émettre une opinion : quelle belle verrière !

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Madame est servie.

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Le geste architectural

Escalier, musée Jacquemard André, gildalliere, Paris, 2019
Photo/Gilles Dallière/Escalier/Musée Jacquemart André/Paris

Mon travail photographique accorde une large place aux escaliers. On ne photographie rien par hasard. Je poursuis ce qui me hante, m’obsède, me traverse, me déchire. Rien d’autre. Question de point de vue. La prouesse architecturale de cet hôtel particulier est son escalier monumental, curieusement rejeté en fin des appartements alors qu’on l’attendrait au centre de la construction. La lumière du matin perce le chat de marbre sculpté. C’est comme une vérité qui se dérobe. La beauté du geste architectural. La perfection des courbes. La pureté de la matière. Rien d’autre qu’une autre vision, les yeux prêts pour la photo suivante.

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Le geste architectural

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Le temps suspendu.

Hammershoi, le maître de la peinture danoise, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Vilhelm Hammershøi/Interieur avec femme de dos/1898/Musée Jacquemart André/1′ mars-22 juillet 2019

Avec l’exposition Hammershøi, le maître de la peinture danoise, je me suis plongé au cœur d’une œuvre unique, aux confins du silence et de la solitude. Un monde énigmatique, cadré, réduit à une palette de gris et de bruns. Subtile, le blanc est immaculé. Le noir, profond est presque angoissant. Entre rêve et réalité, dans cette atmosphère étrange, je me suis installé au festin de Babette, une flûte de Veuve Clicquot 1860 à la main, devant la poésie du vide et de la lumière. Cet art de l’épure m’a donné faim. Au menu : soupe de tortue géante, blinis Demidoff, cailles en sarcophage farcies au foie gras et sauce aux truffes, le tout arrosé d’un Clos Vougeot 1845. Dans cette poésie du vide et de la lumière, je me suis régalé d’une salade d’endives aux noix, et pour terminer, d’un baba au rhum et fruits confits, accompagné d’une coupe de Fine Champagne. J’ai mille fois savouré des yeux ce temps suspendu nourri d’une dimension supplémentaire : la grâce.

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Le temps suspendu.

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Juge de lignes.

Saint-Jean de Montmatre, gildallière, 2019
Photo/Gilles Dallière/Église Saint-Jean de Montmartre/Paris

Me voilà Juge de lignes en plein Roland Garros ! Non, c’est au pied de la butte Montmartre que le béton armé apparaît pour la première fois dans l’art sacré. J’ai envie de ressentir les lignes qu’à tissé l’architecte Anatole de Baudot. Peut-être plus que le visiteur moyen, étant donné que je suis moi-même architecte d’intérieur. Avant de visiter une église, je prends toujours en considération le nombre de touristes susceptibles de s’y trouver en même temps que moi. À Saint-Jean de Montmartre, ces zombies ne menacent pas ma conversation personnelle avec le ciel du monument. Ils marchent comme des automates en fixant leurs téléphones. À regarder en l’air on s’aperçoit que les lignes de constructions sont nerveuses, disloquées par des suspensions de laiton doré d’une intense bizarrerie. Elles ploient leurs courbes comme soufflées par la vague Art-déco.

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Juge de lignes.

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L’épure

Hôtel Salé, Paris, gildalliere, 2019-2.
Photo/Gilles Dallière/Musée Picasso/Paris

Je définis ma relation à la photographie comme relevant d’une expérience : expérience de la marche, expérience de l’espace. Le cadrage crée l’espace. Il crée l’espace nécessaire pour révéler la fragilité et la richesse de la surface sensible : la main courante. La lumière s’y accroche, s’y faufile, s’y glisse, traverse où se heurte à la surface de l’architecture. Une recherche de l’épure et de la composition. Un monochrome noir qui révèle une observation attentive d’un intérieur urbain. J’ai fait surgir le blanc, c’est à dire la lumière.

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L’épure

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Paysage urbain

Paysage urbain, Andrezieux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Château d’eau/Andrezieux-Bouthéon

Je suis passionné par les lignes que je peux tirer d’un bâtiment urbain. J’aime la mise en valeur des découpes subtiles par les ombres, les répétitions rythmées des formes et l’élan dynamique des fuites architecturales. Dressé sur une terre lointaine, le Château d’eau renvoie tout à ce qui est archaïque et éphémère. Les murs se dressent vers nul pars, les courbes débouchent sur le vide et les perspectives se mettent au service d’une rigueur contemplative.

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Paysage urbain

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Je suis toi

Eglise protestante, marais, Paris, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Temple/Paris

Je suis resté longtemps immobile dans ce temple, recueilli, hébété par l’épure, silencieux devant cette clarté extraordinaire. Mais vide…Mon corps est froid, l’extrémité de mes doigts, glacée. Mon manteau n’a pas quitté mes épaules et ma vie défile à toute allure devant mes yeux. Et d’abord, ce n’est pas la mienne mais celle d’un autre…J.D.B…Je vois tout ce que tu as vu, pensé, crée, je vois ton renoncement face à la maladie, ta solitude face à ton choix, ta mort. L’espace de cet instant, je suis toi.

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Je suis toi

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Autoportrait

Mon Portrait, Italie, Milan, Sawaya&Moroni, 2008.
Photo/Francis Amiand/Gilles Dallière/Milan

C’est bien moi, j’ai laissé ma chaise devant la porte d’entrée, mais la sensation d’un vertige noir persistera jusqu’au milieu de la matinée.
Que pensez-vous de l’affaire Vincent Lambert ?
Que pensez-vous de cette tempête médiatique et judiciaire ?
Si la porte se refermait sur ma vie, j’aimerais qu’on m’aide à la franchir sans souffrir.
Que pensez-vous de toutes ces agressions anti-LGBT ?
Du Brexit, du naufrage de l’Europe ?
Plus le scrutin approche, plus les sondages d’opinion radotent, et l’élection se jouera, comme la présidentielle de 2017, entre la République en marche et le Rassemblement national.
Et je ne parle pas des gilets jaunes.
Aujourd’hui on boboïse, on cyberharcèle, on infox, oui ce sont les nouveaux mots qui entrent dans le Petit Robert 2020.
Dans ce monde d’excès jusqu’à l’absurde, où on déconne plein pot, je promène mon regard sur ce trait de lumière qui frappe furtivement la couronne de cristal rouge de l’obélisque. Le lieu rayonne d’une solitude essentielle. J’ai toujours eu le plus grand mal à fonctionner dans cette société. Les diplômes, les discours, mon travail de journaliste, l’importance de serrer les bonnes mains, de gagner toujours plus, je veux dire, toute cette frénésie pour pouvoir s’offrir quoi au juste ?
Le vrai luxe c’est la liberté.

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