Souveraine

Passage, HL, Essaouira, gildalliere, 2008
Photo/Gilles Dallière/Essaouira

Je suis resté longtemps immobile, au frais, dans la salle du théâtre de l’Atelier face au décor de la cuisine. À la fois hébété et silencieux. Dans l’ombre du premier plan, une vie défile à toute allure devant mes yeux. La vie de Mademoiselle Julie, une pièce écrite par August Strindberg. Anna Mouglalis apporte une sensualité bouleversante à ce personnage soudain déclassé, errant dans les vertiges du sexe comme de la culpabilité. J’ai écouté cette voix noire qui traîne dans des graves infinis, rauque et caverneuse. Elle est là, à balancer cette beauté tragique qui fait peur et ce goût excentrique des excès jusqu’à la mort.

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Souveraine

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Madame est servie.

Verrière, Jacquemart Andr, gildallière, 2019
Photo/Gilles Dallière/Musée Jaquemart-André/Paris

Nous sommes sous Napoléon III. La salle est haute, agréable, bien éclairée. Pavée de marbre, aux murs revêtus de miroirs, elle donne accès au très étonnant escalier à double révolution. Les sculptures qui la décorent en font une galerie d’antiques. Madame Jacquemart-André reçoit. Tout est bien servi. Elle est en robe de soie couleur souris-qui-trotte, un peu montante. Ces messieurs sont en habit noir, en cravate blanche, et montrent une fleur à la boutonnière. Le dîner est simple : deux potages, trois entrées, trois rôtis, trois entremets, des vins irréprochables, une demi-douzaine de plats divers, puis le dessert. Le dîner est brillant, et la joie des convives est à son comble quand on sert le nougat. Vers les neuf heures de la soirée, chaque invité, en remuant discrètement le sucre dans sa tasse de café, se tourne vers son voisin. Tous les sourcils sont haussés et les yeux ont cette expression atone propre aux personnes qui, après un banquet, vont émettre une opinion : quelle belle verrière !

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Madame est servie.

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Bleu acier

Le portillon des Hirondelles, Andrézieux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Les Hirondelles/Andrézieux-Bouthéon

Aux Hirondelles, je choisis un arbre dans le parc, le séquoia où le cèdre bleu dont l’ombre me paraît suffisamment dense, et je m’assois. Le parc est vaste. Face à la terrasse, en contre-bas, la grande pelouse court jusqu’au bout d’une allé de platanes qui délimite un terrain qui descend sur la Loire. À ma droite, les bosquets étalés où arrondis des rhododendrons masquent les serres. À la nuit tombante, mon père rentre de l’usine. Au portillon de la villa la cloche sonne pour me faire rentrer. Il m’accueille à sa manière, maman à la migraine, et il parle peu. À longueur de journée, on remue toutes sortes de pensées, on en fait le tour et interminablement, on recommence, car les pensées ne se laissent jamais tout à fait pénétrer. Ce mutisme des choses, des raisons profondes des choses, conduit au silence, mais il suffit que ces choses aient été évoquées et leur impénétrabilité reconnue, il en demeure un reflet dans les yeux. En regardant ma mère monter dans sa chambre, le regard bleu acier de mon père est singulièrement perçant, lorsqu’il se pose, de fait, il se pose peu, il demeure tout fixé sur ce rêve intérieur poursuivi sans fin dans son usine.

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bleu acier

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Dimanche soir

Gare d'Andrezieux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Gare d’Andrézieux

Dimanche soir, j’ai dix ans, je suis en vérité sur le chemin de l’école, pensionnaire chez les jésuite à Saint-Chamond. Mon père m’accompagne, mais sa présence même, sa tendresse même, et davantage encore maintenant qu’il me tient la main, m’enlève le peu de courage qu’il me reste. Je n’irais pas plus loin, dit-il. Nous allons nous dire adieu ici, tu es un grand garçon maintenant et je vais te laisser aller seul. Sois un homme ! Les frères, là-bas, s’occuperont de toi. Et travaille bien. Vois-tu, je n’ai pas eu un père comme toi qui veillait sur moi ; au moins, ne l’ai-je pas eu très longtemps : à 14 ans, j’étais orphelin, et j’ai dû faire seul mon chemin. Ma mère m’a confié à mon oncle et j’ai beaucoup travaillé pour en arriver là. Tu dois saisir ta chance, je ne te demande rien de plus. Il m’embrasse sur le chemin des Hirondelles, à l’angle de la rue de la Loire et de l’avenue Martouret et je poursuis ma route vers la gare d’Andrézieux, historiquement connue pour être le terminus de la première ligne de chemin de fer en France, et jamais je n’ai été si seul. J’ai saisi ma chance, mais je ne sors plus le dimanche soir.

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Dimanche soir

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Le vertige

Ombre et lumière, Andrezieux, gildalliere, 2019.
Photo/Gilles Dallière/Hôtel Best western/Andrezieux-Bouthéon

Andrézieux-Bouthéon. Trois ans déjà se sont écoulés depuis ce matin nuageux et venteux où j’ai enterré mon père. Face à la fenêtre, je me suis assis sur le lit de ma chambre d’hôtel. Il fait beau. L’idée d’aller seul me recueillir au fond de mes souvenirs est devenu une évidence. Ce village a vu naître les toutes premières images de mon enfance. C’est comme un rendez-vous. Depuis, en France on a voté pour le rassemblement national. On va donc se prendre la tête sur le problème des migrants, de la solidarité, du climat, de la fraude fiscale, du chômage, de la technocratie, des frontières, du Brexit, des libertés, de la culture, des lobbys, du glyphosate, de Macron, et du nationalisme en Europe. Mais le pire de ce week-end, c’est cet e-mail reçu de mon frère. J’ai éprouvé à sa lecture cette sorte d’assombrissement mental désensibilisant que suscite le spectacle d’une intelligence anémiée, repliée sur elle-même, emmurée dans une réclusion absolue. Il y a quelque chose de morbide dans ce « je » obsessif, et cette surabondance de mots stériles m’a donné le vertige.

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Le vertige

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Paysage urbain

Paysage urbain, Andrezieux, gildalliere, 2019
Photo/Gilles Dallière/Château d’eau/Andrezieux-Bouthéon

Je suis passionné par les lignes que je peux tirer d’un bâtiment urbain. J’aime la mise en valeur des découpes subtiles par les ombres, les répétitions rythmées des formes et l’élan dynamique des fuites architecturales. Dressé sur une terre lointaine, le Château d’eau renvoie tout à ce qui est archaïque et éphémère. Les murs se dressent vers nul pars, les courbes débouchent sur le vide et les perspectives se mettent au service d’une rigueur contemplative.

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Autoportrait

Mon Portrait, Italie, Milan, Sawaya&Moroni, 2008.
Photo/Francis Amiand/Gilles Dallière/Milan

C’est bien moi, j’ai laissé ma chaise devant la porte d’entrée, mais la sensation d’un vertige noir persistera jusqu’au milieu de la matinée.
Que pensez-vous de l’affaire Vincent Lambert ?
Que pensez-vous de cette tempête médiatique et judiciaire ?
Si la porte se refermait sur ma vie, j’aimerais qu’on m’aide à la franchir sans souffrir.
Que pensez-vous de toutes ces agressions anti-LGBT ?
Du Brexit, du naufrage de l’Europe ?
Plus le scrutin approche, plus les sondages d’opinion radotent, et l’élection se jouera, comme la présidentielle de 2017, entre la République en marche et le Rassemblement national.
Et je ne parle pas des gilets jaunes.
Aujourd’hui on boboïse, on cyberharcèle, on infox, oui ce sont les nouveaux mots qui entrent dans le Petit Robert 2020.
Dans ce monde d’excès jusqu’à l’absurde, où on déconne plein pot, je promène mon regard sur ce trait de lumière qui frappe furtivement la couronne de cristal rouge de l’obélisque. Le lieu rayonne d’une solitude essentielle. J’ai toujours eu le plus grand mal à fonctionner dans cette société. Les diplômes, les discours, mon travail de journaliste, l’importance de serrer les bonnes mains, de gagner toujours plus, je veux dire, toute cette frénésie pour pouvoir s’offrir quoi au juste ?
Le vrai luxe c’est la liberté.

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Autoportrait

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La solitude

Entrée, Sawaya Moroni, Milan, 2008
Photo/Gilles Dallière/Milan/Sawaya&Moroni/Chaise Ollwood/William Sawaya

Lorsqu’on habite depuis longtemps dans un immense appartement, en retrait de la société, dans l’ampleur retrouvée de sa propre vie, on devient peu à peu conscient de la présence d’un autre solitaire, d’une solitude identique à la sienne, quelque part, en marge du monde et de la foule. Je me souviens encore de la stupeur qui m’a saisi dans le noir en voyant cette chaise, posée là, seule, perdue devant la porte d’entrée grande ouverte. Pourquoi cette chaise ?
Pourquoi utilise t’elle cette lumière pour donner voix à ma propre nuit?
Je suis resté là, dans le noir, seul avec la chaise et je me suis laissé subjuguer par un tourbillon d’images et de souvenirs.

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Béton brut

Escalier, béton, Anvers, Belgique, Boris Vervoordt, gildalliere, 2006
Photo/Gilles Dallière/escalier/Boris Vervoordt/Anvers/Belgique

Lundi 13 mai, la pluie a cessé, et un pâle soleil éclaire la cathédrale. L’escalier file vers le ciel. Une porte en bois, creusée dans la pierre reste fermée, la chaux s’effrite comme si les termites avaient fait de la dentelle dans le mur. Une fine lumière bleue filtre à travers la fenêtre. J’ai descendu les quelques marches de cet escalier en colimaçon intelligemment intégré. Sans ornementation et en béton brut, il apporte de l’ampleur à la construction moyenâgeuse. J’ai retenu mon souffle et je suis parti.

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L’élégance du silence

Cheminée médiévale, Anvers, Belgique, Boris Vervoordt, 2006
Photo/Gilles Dallière/Anvers:Belgique/Boris Vervoordt

À Antwerpen, au rez-de-chaussée, l’espace est sublimé par le dessin de cette cheminée à double foyer. À gauche un tout petit tableau, presque vide, et sans aucune indication de lumière. À droite, une œuvre révélant trop d’imprécisions et de faiblesses à mes yeux. Au sol, les imperfections de la pierre bleue des carrières du Hainaut, superbe et transparente. J’aime cette tension. Le passé qui s’inscrit dans le présent, dépoussiéré, rangé, lumineux. Les murs sont aussi nus et rugueux qu’au XVe siècle. La même fenêtre haute laisse voir une épaisseur neigeuse creusée dans le mur. Mais ce n’est pas tout, il y a surtout le silence, et le silence c’est le silence, et ce n’est rien que le silence.

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L’élégance du silence

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